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Deux questions pour aujourd'hui

«Il faudrait que ce soit plus ouvert.»
Voix anonyme entendue à la radio.

Question pour aujourd'hui : comment faire pour que le déluge des smart-phones qui crépitent plus vite que le sang de la terre n'empêche pas l'oeil de son envie première et primordiale, - voir des images qui portent et ouvrent par tous nos sens, des sens en nos vies, et infusent dans le sang de nos mémoires nos chemins sans réponse?

C'est là, il me semble, que la peinture d'aujourd'hui est attendue.

Par nature, tout artiste s'oppose à la dictature du flux qui déracine, au déluge, donc, mais sans éviter de faire face, pour autant, à cette époque polyfuge. Car s'il y a lieu de faire face, le tableau est ce lieu paradoxal. Je voudrais que vous ayez l'occasion d'y rencontrer dans les coins (je ne veux pas dire les angles, mais tous les temps du regard qui balaie la surface), diverses intensités diverses, points de vue inattendus, des Alizés aussi, mains et visages, le cortège rythme de vos désirs. Où l'autonome est relié, chaque aire du tableau a ses raisons, ses cavernes.

Comme mes mains saisissent des pinceaux, non des tablettes à appareil intégré, cela donne une image qui ne ressemble pas, enfin pas à l'idée qu'on s'en fait, pas à l'idée que j'en ai, pas à l'idée. C'est peut-être cela d'ailleurs et d'abord, une image peinte : quelque chose qui ne ressemble pas, qui est le territoire lui-même de nos questions, et des couleurs. Ce qui ressemble, les machines y vont bien assez en apparence. Mais la peinture, dans sa fiction, s'occupe peu des apparences, elle veut voir, et par la vue, établir. La peinture de demain ne singera pas les autres formes de représentation, ni ne peut se satisfaire de citations visuelles comme calembours faciles. Pour vivre, elle devra devenir le grand ogre polyphonique qui est à lui-même ses propres bottes de sept lieux et multiples espaces. Exit les complexes d'infériorité de peintre, comme si avait été intériorisée l'idée que la peinture est morte, par ceux mêmes qui couvrent encore des toiles comme simples succursales de captations numériques. La vraie modestie ne renonce pas, fût la partie perdue d'avance. Soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?

On l'aura bien compris : je ne dis pas que les machines ne sont pour rien dans mon travail. La source internautique coule, pour moi également, et je m'en sers, et y bois, m'y mets nu sous la cascade, comme tout le monde, y dégringole. Et souvent les transparences de mes tableaux proviennent directement des écrans regardés, car le fluide virtuel nourrit notre vision contemporaine, comment cela ne serait-il pas ? Réel parfois média, parfois immédiat, de l'un à l'autre vont mes pinceaux. Mais autre encore est la chose reçue sur la toile, dans la peinture,- qui rembobine, elle, qui est nerveuse, qui doit rendre son sang ou mourir, elle le sait, et qui fait du tissu jusqu'à abolition du qui fait quoi, le beau commun.

: D'où l'inconnu.

Alors, oui, les images qui me naissent en peinture, suivent leur plein chemin de devenir : travail laissé du temps, longue dérive, parfois très longue, de la grotte - éclair parfois aussi - pour qu'un jour la toile révèle, et sera révélé qui regarde; je parle ici d'un voeu. Image mon amour, si défaite à chaque pas par ce qui n'est pas elle, qui te reconstitue. La peinture me dit : « Je tiendrai, entre évocation directe et flux des songes, d'avoir risqué la mort, d'en être revenue ».

Si, comme je le constate, les préalables sont souvent d'une locomotive connue, je lance l'impulsion de départ à tous vents, à toutes bandes jusqu'à trouver, sous la surface, ce qui est. Percée de la vision : quand le puits ressemble au ciel, au fond, vient le moment de s'arrêter au bord de la margelle. Le sang de peintre veut battre à votre porte double, esprit et corps battants. Au flot vain des images sans fin, le peintre répond par une image qui porte en elle le flot tapi, fil de beauté comme on le dit d'une île, de notre temps, de la chaîne à la trame, et de tout temps. Plus sera directe l'image, plus grand le risque pris de tomber loin de la peinture, plus complète la victoire de qui n'aura voulu abandonner ni l'une, ni l'autre. La proposition bien sûr peut s'inverser, parce que l'image doit rester souple, dépaysée par la peinture, tous passages établis.

Etant donné les termes de l'équation artistique actuelle- et je ne veux parler que de peinture, encore que ?- il convient de faire ici un excursus. Peut-être aurez-vous senti depuis un moment, que je suis tout prêt à réhabiliter la notion de « moyens », et, disons le mot, de « métier ». Vous ne vous êtes pas trompé, et m'avez bien lu. Mais il faut immédiatement ajouter que cela n'a de sens qu'au profit d'une vision à venir. Ce qui signifie : vers une singularité radicale, autre pléonasme qui ne passe pas la marche arrière. Seuls les tenants d'une nature vraiment morte ont pu croire que la table était rase. Si table il doit y avoir, c'est, dans la volonté que chaque oeuvre soit une identité irréductible, celle d'ambitionner la poésie réalisée, autant profondément diverse qu'il est possible, selon les tentatives.

Et je vous danserai, sur le hasard de ma main guidée, le verbe archaïque au futur, et sa racine vivante et colorée, assaut, assaut, ou bien ne sera pas. Et que vous soyez heureux d'avoir marché avec vos yeux, d'en avoir parcouru du chemin et des ornières, découvert du paysage intérieur -peuplé d'êtres humains, qui me parlent, vous cherchent, nous représentent- et fabriqué de la bobine à remonter sur le pont, à l'air libre.

Question pour aujourd'hui : si l'accélération accélérative est exponentielle, comment le carré de ton silence peut-il encore poser l'amour en lui ?

J'aspire à un art qui ne renonce à rien : ni jouissance visuelle; ni invention formelle ; ni esprit de connaissance. Mes ailes refusent d'opposer sensible et dessein. Je veux - les mains dans le moteur de la peinture, parce qu'il le faut - le frémissement de la surface (ne saviez-vous qu'au bout de chaque regard il y a des doigts ?) et l'invention de l'espace-comment-cela-tient-il ? et le mystère parlé des figures silencieuses : nos vies, le cours des choses.

Ainsi défini, je parle d'un monde où le rétinien ne peut mourir : les beaux esprits, en Occident, ont pris coutume de hausser les épaules, comme si l'immense chambardement qui remue à tout va, nous imposait d'amputer nos costumes de scène intérieure. A tort, je le crois. L'amoindrissement de moyen, c'est-à-dire d'être, auxquels beaucoup se sont restreints doit céder le pas. Sommes-nous devenus si petits à regarder si bas ? En quoi pourrions-nous être « mono » ? Ni en chrome, ni en nul geste, ni en concept, ni même en rire, et j'en ris d'ailleurs, et j'en passe. Piètre unité, je vous le dis, piètre unité qui n'est le fruit d'un grand combat. Il est temps d'en finir avec les spécialistes bloqués d'un geste et de la planche à faire, d'une venue sans faim, et ceux qui divertissent petit braquet, lesquels diffament qui nous sommes. Simplicité a été confondu avec simplisme, tandis que l'homme reste insondable.

Je demande simplement d'y plonger dans le canal de vos pupilles.

Et je ne parle pas, comprenez moi, d'y opposer je ne sais quelle quantité, cette morbide obsession de notre temps, sans ciel de société : je ne demande pas à être apprécié au kilomètre, et tout ce qu'en chiffres on en peut dire, ou en vitesse. Que feront-ils de la tache noire qui boit les pâquerettes? Qui comptera votre lumière ? Laissez lunettes mètres carrés, montez sur la montagne !

Il y a ce rectangle blanc de la paroi qui me toise : telle est la question.

D'un regard, récusons tous les chemins qui ont voulu tuer les yeux. C'est, tout au contraire, à une vision non résumable qu'il faut aller. Qui a peur de notre odeur d'Humanité? Fabriquons, maintenant que le 20ème siècle a descellé les statues, en a cassé les socles, par un art d'expérimentation et d'expérience, un filet de pêche vraiment digne, qui puisse un jour saisir le beau fuyant poisson. Et que chacun soit renvoyé à ce qui le dépasse.

La pierre de futur que nous lançons est composite,

Ouvert de tous côtés, l'homme comète, comblé de son humanité multiple, la batte légère

Soyez les yeux

Philippe Ségalard
Décembre 2014


Sept remarques sur le retour de la narration.

      I, La lumière crée l’ombre.

    II, Le rôle de l’artiste est de tenter de voir l’humain, et, ce qui revient au même, le monde. En ce sens, on pourra remarquer dans mes essais un dispositif assez simple, organisé autour de quelques principales variables : les figures humaines, l’espace, et des éléments de paysage ou d’architecture. Le reste, tout le reste - j’ai parlé de la lumière déjà, son ombre aussi - vient se loger dans les interstices. Pour l’instant, je représente des êtres au moment de leurs solitudes, solitudes pensives, qui ne surent jamais, perdues, retrouvées, dansantes, mélancoliques, ou seules face aux étoiles. J’aime les saltimbanques aussi, on en trouvera donc dans ces peintures.

   III, Il y a dans la vie des hommes, des époques. Pour moi, j’en suis revenu à des questions de figuration directe, de narration même. Et puisque je parle de narration, autant s’expliquer. Nous savons tous que le siècle s’ouvre bardé d’un long cortège d’impossibles, collés à nos basques. Que faire avec ce qui nous reste, le peu qui nous reste? Et le mur devant? Mais puisque tout est devenu l’objet du grand Soupçon, et que la casse interne semble intégrale, le pire attendu chaque matin, il faut avoir la force encore d’être du côté de la puissance de vivre. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de repartir de l’homme.
       Et justement, je me demande si le fait de réaliser une image n’aboutit pas au paradoxe de l’emmener ailleurs: d’ouvrir, entre le chien et loup de nos esprits, une brèche, par où le regard du spectateur pourrait, en retour, trouver un chemin.

    IV, Les figures, les espaces qu’elles habitent, et dont ils sont peuplés, viennent beaucoup du Souvenir, assez fréquent motif et grand pourvoyeur complexe de la nuit de nos temps, où le personnel au collectif, l’hier à l’aujourd’hui, incessamment se mêlent. Travailler c’est aussi dresser l’archéologie de ses propres chocs involontaires, par où primastiquement, on l’espère, une époque se reflète.
…ce nonobstant, dans un ciel constant, répétons, que nulle rétine ne saurait effacer, ce qui dans l’air, clairement, fut une main, esquissant le geste d’une main, passante d’un salut et dont la trace à l’horizon, léger reste d’irisation au bord d’un plus sombre, tient, dans cet air, son entêtant silence…

    V, Sans que cela soit pour lui forcément évident au premier regard, le spectateur attentif pourra déceler dans ces peintures, des échos venus, et aussi des tensions stylistiques internes, des distorsions de points de vue, ou ruptures de plans, écarts d’échelles… en un mot, des désaccords de manières; le tout, -aimantations des surfaces, jointures tendues- néanmoins distribué dans un espace tenu, parfois classique, toujours recomposé. J’ai cherché à bâtir à partir des germes de nos disharmonies, dans une perspective, néanmoins, d’équilibre instant, car la peinture doit tenir le paradoxe d’être et la chose donnée d'emblée en une fois, (cette souveraine évidence qu’un peintre passe sa vie à souhaiter), et celle que révèle seul le temps, physique d’abord, c’est-à-dire intérieur, apporté par le spectateur. Je cherche à conduire ces éléments disparates, à les placer dans des rapports concevables et peut-être satisfaisants, ce serait la récompense. Cela prend, je le constate, la forme d’une image peut-être étrange, je ne sais, -nos imaginaires zébrés mais enhardis à souhaiter un monde vivable encore-, issue d’une peinture sensible à de nombreuses micros variations. Toutes les deux, images et peinture, s’établissent depuis un terreau de contrastes qui ricochent à bien des niveaux, sans qu’il soit ici aisé de les résumer tous.
       L’effet de ces divergences réunies, produit des fictions visuelles. L’espace que je représente peut être net, mais ne sera jamais exactement situable. On ne sait pas absolument où l’on est. Qu’importe, d’ailleurs, pourvu que chacun puisse y vivre quelque chose. La peinture naît d’un chemin d’oubli, et de retour. Or pour aujourd’hui, au milieu du long déluge des images, j’imagine que le peintre doit nécessairement chercher à forer des représentations que seule la peinture serait en mesure d’inventer.

    VI, Voir c’est faire entrer le dehors, dedans. La peinture se tient à cette frontière. Les fictions humaines que je peins, également. Mais le travail consiste à refermer le tableau sur lui-même.

    VII, Cherche en toi le plus fixe, tu danseras.

Philippe Ségalard
Mars 2011


Quatre remarques sur l’approche de l’image.

     I, Le spectateur pourra trouver dans certains de ces tableaux des fragments de figuration- tout ou partie de formes parfaitement identifiables- se trouvant comme dans le chaudron de la peinture même. Mon intérêt va alors à ce qui se passe entre, à la relation d’esprit qui s’établit entre le figuratif et ce qui s’en échappe- car je souhaite travailler en un système ouvert qui puisse accueillir ce que l’on ne savait pouvoir ou devoir venir.
    II, Cette tension est parfois redoublée par une autre, jouant, si je puis dire, sur un autre tableau. Le dessin, compris comme quête, y est en confrontation avec la peinture. Certains tableaux, donc, vont de ce qui n’est qu’ébauché à ce ce qui cherche un épanouissement. En ce sens le travail impose une discipline selon laquelle ne pas faire, et donc retenir, importe autant que donner. Ce n’est pas forcément facile. (Nous nous tenons souvent à cette frontière. Nous hésitons sur la question des frontières. C’est une question qui se pose. La décision est peut-être d’accepter d’hésiter-là pour l’instant. Parce que je ne sais pas vraiment comment doit être un tableau, ni la vitesse qui convient à chacun. Je crois simplement qu’il faut essayer, pour voir.)
    III, Peut-être pourra-t-on repérer diverses tentatives sur le chemin qui est le mien, menant à divers horizons picturaux. C’est un fait qui s’établit jour après jour, que je constate tranquillement, comme l’on visite parfois différentes pièces de la même grande demeure. La dimension réelle d’un homme n’est pas du tout celle à laquelle la société nous demande de croire habituellement. Les tableaux voudraient ouvrir, aider à construire la visite plus large.
    IV, Le peintre, quant à lui, cherche à rester creusé.

Philippe Ségalard
Juin 2008


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